MARÉE MÉTAL (fr)
Jacques Perconte
Le progrès

Marcher encore plus loin que mes muscles ne me le permettent, c’est peut-être gagner la chance de voir
au-delà de mes yeux à quoi peut ressembler le ciel.
Je rêvais de connaître l’âge de l’univers en voyant
ses particules qui ont traversé chacun des corps célestes avant de venir me traverser aussi.
Je les imaginais projetées il y a des milliards d’années
et venir droit dans mes yeux.

Sur l’océan, le vent souffle fort, soulève les vagues
et déploie des tourbillons d’écume à la crête des lames. Dans les bleus et les gris brillent les blancs plumages des oiseaux qui pêchent. Le soleil se cache la plupart du temps derrière les nuages. Et par moments ses rayons percent et illuminent quelques détails de cet immense paysage. Dans un bruit lourd et puissant, le tambourinement mécanique d’un énorme moteur, un bateau brise lentement les flots. Son pavillon n’a pas de couleur. Les gris bleus d’un acier sombre se mélangent à l’outremer, au cobalt céleste et azuré, à l’albâtre scintillant des masses d’eau qui s’écrasent sur le métal. Massif, il porte sur son dos plusieurs véhicules tout-terrain sur lesquels sont attachés par des cordes rouges et ocres quantités d’imposantes caisses métalliques.

On distingue des silhouettes qui s’agitent sur le pont.
Le navire avance vers la côte rocheuse de granite noir dont la découpe laisse deviner une crique protégée de la tempête, au fond de laquelle un embarcadère déploie un long ponton où des hommes semblent attendre, immobiles malgré la force du vent. L’embarcation se rapproche. Le moteur baisse en régime. Le bateau se prépare à accoster.
Le vent augmente en intensité et les ombres des corps de ceux qui essaient d’attraper les cordes d’arrimage qui leur sont lancées, se plient pour tenir.
Le vent est si bruyant que tout se passe en silence. Une passerelle se déploie et débarque les puissants véhicules qui semblent s’élancer comme s’ils étaient retenus dans leur élan depuis bien trop longtemps.
Ils ne s’arrêtent pas et filent le long d’un chemin rocailleux qui se dessine à partir de là.
Crachant derrière eux de lourdes gerbes d’un mélange de boue et de cailloux, ils gravissent sans ralentir la pente très raide qui les sépare du plateau.
Ce sont des machines de conquérants. Des boîtes métalliques confortables, très résistantes, bardées d’arceaux de sécurité, pleines d’électronique de contrôle, posées sur des roues énormes dont les pneus sont increvables, propulsées par des diesels en rage. Elles sont faites pour terrasser les volumes accidentés des terres que les hommes n’ont pas encore percées de routes.

Ces bêtes mécaniques sont les résonances pacifiées de machines militaires. Elles sont faites pour aller le plus vite possible là où cela n’est pas imaginable de passer sans qu’aucun obstacle ne résiste.
Dans les mains d’aventuriers, elles rendent anodine l’invasion de la nature dans une violence qui ne paraît pas. Dans les mains de citadins, à la conquête de rien, elles font résonner l’absurdité de notre monde en rappelant que tout écraser reste envisageable. Elles ne sont l’image d’aucune paix, mais la vibration d’un profond désir de se séparer du monde et de continuer à le dominer dans un confort non négociable.


Ignorer, piétiner, salir, souiller, polluer, pourrir, dégueulasser, défoncer tout ce qu’on ne peut pas prendre ou voler. L’effondrement semble être le seul devenir souhaitable d’un tel monde.
À nous de décider de collaborer ou non avec des systèmes qui produisent autant de souffrance,
à nous de choisir si nous sommes séparés par nature des arbres, des animaux, des roches, des étoiles.
À nous de choisir le chemin. À nous de le rendre possible.

J’imagine une quête humble qui, loin de se contenter d’objets de rencontre, s’efforcerait de réunir les plus anodines, mais merveilleuses manifestations des forces élémentaires, anonymes, irresponsables qui, enchevêtrées, composent la nature.

Et si finalement toute aventure n’était qu’une balade
où il n’y aurait pas de limite extérieure à franchir,
rien à gagner, où l’effort serait une attitude bienveillante.

Je ne vais pas traverser de désert,
Je ne vais pas franchir les plus dangereuses des mers,
je ne vais pas gravir les plus hauts des sommets de la terre, je ne vais pas aller où que ce soit où vous ne pourriez pas aller.

On dit qu’il faut changer.

Si nous voulons que vivre ait un sens, il est peut-être absolument nécessaire aujourd’hui de ne plus courir après des illusions dont nous n’avons pas les moyens. Le monde ne se transforme pas. Il est simplement moins facile de ne pas voir. Nous épuisons nos capacités à maintenir le rêve d’une civilisation
au-dessus de tout à un niveau confortable de réalisme.
Quoi que la puissance de l’intelligence arrive à inventer, il n’y a pas de solution technique magique que nous pourrons mettre en place pour faire que l’image dans laquelle nous vivons persiste.
Peut-être que, avec tous les efforts de la politique capitaliste, une, deux ou trois générations pourront encore fermer les yeux. Mais est-ce désirable ?
C’est malheureux que nous ayons la capacité à constamment élaborer des stratégies pour rendre
les choses invisibles. J’ai dans la tête cette rengaine qui
a été enregistrée par mon éducation, où le progrès est
le chemin vertueux de l’évolution de notre société.
Depuis la chasse et la cueillette, l’homme n’a pas cessé de faire des progrès. Il a eu l’ingéniosité de fabriquer des choses qui lui ont permis de se mettre au-dessus des autres choses qui l’entouraient. Comment des hommes ont-ils eu l’ingéniosité de penser ce qui leur permettait de se placer au-dessus des autres hommes ? C’est ça le progrès ?

On a le sentiment que la crise s’intensifie aujourd’hui, mais on oublie qu’on a eu le sentiment qu’elle s’est intensifiée maintes fois auparavant. La crise est là depuis longtemps, on ne fait que passer de palier en palier les limites du supportable.
Alors aujourd’hui il est question pour moi de penser cette notion de progrès. Puisqu’il faut de toute manière que mon cinéma progresse lui aussi.
Je suis persuadé qu’un progrès, aujourd’hui, ne peut être autre chose qu’une sorte de ralentissement,
qu’une prise de conscience, qu’un abandon, qu’un choix qui n’ouvre pas à nouveau la porte à de nouveaux besoins.

On peut abandonner facilement les choses qu’on déteste, c’est libérateur. Mais abandonner les choses qu’on aime ou qu’on désire, c’est souvent plus compliqué. Et souvent même, on se trompe sur
ce que l’on ressent. Mais les choses qui nous donnent profondément du plaisir et qu’il faut laisser, peut-être qu’il faut apprendre à en faire de beaux souvenirs
ou de doux rêves que l’on met de côté sans regret.
Parfois je me dis que les films pourraient servir à ça.

La vie m’a offert le cinéma. Et faire des images est
devenu mon chemin. J’ai grandi nourri par l’intelligente violence impérialiste. Mais je crois que l’entrée dans l’âge un peu adulte a été chez moi le lieu de la révolte poétique, où faire du cinéma comme il semblait être supposé de le faire n’était pas possible. Je me suis mis petit à petit à penser que pour moi, le cinéma ne s’écrivait pas, mais se cherchait et qu’il fallait faire les films que l’on pouvait faire. Qu’il fallait faire des films
et les montrer comme on le voulait, où on le voulait.

Filmer le monde m’a appris à ne plus attendre ni juger, mais à constamment essayer d’accueillir ce qu’il se passe autour de moi.
C’est facile à dire. Mais je dois toujours avoir en tête que c’est la chose la plus facile à oublier. Parce qu’il y a toujours des questions qui fusent et que la tentation est grande de vouloir répondre. Cela semble être le seul mode légitime aujourd’hui que de produire du discours sur les choses, sur le monde en ayant pour sûr la vérité en main…. Pour qu’on progresse.
Moi je ne sais pas grand-chose et je ne comprends pas très bien en général.

Ma santé a toujours été un peu compliquée.
Longtemps j’ai pu faire en sorte que je ne m’en rende pas bien compte. En tout cas, je pouvais tenir cela suffisamment à distance pour paraître comme il le faut.
Mais ce que je fais, bêtement, me demande trop
d’efforts et quand mon corps faiblit, souvent je l’ignore. J’essaie d’extraire toute l’énergie nécessaire pour faire. Je brûle, mais cela ne se dit pas. Cela semble évident que je pourrais faire moins, on me l’a tellement dit.
Si c’était possible, je le ferais. Mais le faire, d’une certaine manière, ce serait me moquer de vous et me moquer de moi.
Dans certains cas, on a du mal à dire qu’on est malade. Mais peut-être que c’est quelque chose qui nous aiderait. Parce que la maladie physique qui passe par là s’emmêle avec une maladie bien plus grave, je crois, qui est celle qui s’est développée avec notre monde depuis des centaines d’années.

Là, la fatigue me fait oublier ce que j’écris, elle me rend difficile l’expression, elle produit le désordre. Mais il y a une urgence qui me pousse à faire encore des efforts.
L’effort du geste. Le geste qui vient du cœur.
Mon cinéma.
Marée métal.
La force.


Aujourd’hui, dans mes tournages, ce qui revient presque à dire dans la vie de tous les jours, je dois faire avec ce manque de force qui me rend des choses simples parfois inaccessibles. J’ai davantage besoin d’être soutenu, conduit, ce qui me questionne beaucoup sur les films que je fais.
Et quand je suis avec ma caméra, la fatigue me fait oublier les réflexes de mon corps. Elle me ramène à des attitudes plus mentales, d’où il est plus difficile de prendre de la distance avec les idées. Je dois réapprendre sans cesse.

Alors voilà cette exposition, qui est complètement en chantier, dont je ne sais rien aujourd’hui si ce n’est qu’il est le fruit d’un moment dans mon aventure où je me confronte à beaucoup de choses.
Quand je pars en tournage, la plupart du temps,
je laisse faire. J’attends de voir. Je n’imagine rien de particulier. Je sais qu’à un moment ou à un autre, quelque chose fera naître en moi une assurance aussi délicate qu’indescriptible qui ne passera pas par
la pensée, mais qui viendra du cœur.

Après plus de vingt-cinq ans à créer sans cesse,
il y a toujours beaucoup de résistances. Mon mental scrute l’horizon, toutes les images que j’ai faites veulent revenir. La photographie, le cinéma, la télévision mélangent mes méninges et m’imposent des gestes qui ne m’appartiennent pas. Ceux qui ont dessiné mes outils ont aussi imaginé comment il fallait que je m’en serve. Il me faut toujours du temps pour m’en défaire.
Et parfois, ces images qui peuvent être belles, mais dont je n’ai pas envie, il faut que je les fasse pour apaiser leur insolence et me sentir enfin plus en présence.
Ces rencontres avec des endroits sur terre m’offrent
un calme particulier qui porte vers cette liberté.
Et si j’arrive à faire le silence et à me rassembler pour être là où nous sommes, toutes les formes, toutes
les vibrations, et moi, alors peut-être que je pourrais arriver à filmer.
C’est pour ça que j’aime revenir au même endroit, filmer à nouveau ce que j’ai déjà filmé. Revoir, non pas pour mieux comprendre, je ne veux rien prendre, mais pour mieux connaître, comme on découvre l’amour avec le temps, et petit à petit, sans imposer quoi que ce soit, être dans l’ensemble, être avec ce qui est là.

Je dis souvent que je ne sais pas où je vais ni ce que je fais. Ce qui est vrai. Mais cela ne veut pas dire que je fais n’importe quoi. Je cherche et j’entretiens ce dialogue avec vous chers amis, avec ces gens extraordinaires qui pensent les images et qui m’accompagnent  : toi Vincent et toi Bidhan, toi Nicole, toi Antonio, toi Alice, toi Megan, toi Corentin, toi Rodolphe, toi Fred, toi Zsuza et toi si fort aussi Vincent (il y a deux Vincent).

Chers visiteurs, n’hésitez pas, parlez-moi.
Si j’ai le privilège de pouvoir montrer mon travail, cela me rappelle souvent que dire « vouloir écouter » et « prendre le temps de voir », que dire « ralentir », « s’abandonner », « arrêter » n’est vite qu’un jeu de langage. De ma position, dans le contrat qu’occupe l’artiste à qui on commande une œuvre, tous les beaux mots et les belles intentions n’ont trop souvent qu’une nécessité cosmétique. Il n’est question que
de décoration politique. La belle image et ses bonnes valeurs sont des ornements dans l’espace-temps audiovisuel. Et si c’est beau, c’est bien. Ma sincérité est trop souvent envisagée comme une signalétique de
la bonne conscience. Comme ça, elle est profondément inutile. Autant que quand, par des pirouettes commerciales, et pour des contingences économiques, elle finit accrochée dans le hall d’un casino ou d’un hôtel. Si je peux être fier d’un instant d’une certaine chance, comme on dit, en fait, je suis plutôt triste.
Alors, encore une fois, merci à tous ceux qui par leurs mots, leurs sourires, leurs présences, me montrent qu’ils prennent un peu de ce que je fais avec eux.

Nature.

Si l’idée de nature a été inventée chez nous à la fin
de la Renaissance pour séparer la culture des hommes de tout ce qui n’était pas eux et qu’il fallait alors comprendre et maîtriser, alors il faudrait dire que
la nature n’existe pas. Mais je n’arrive pas à me détacher de ce mot. Je préfère réparer qu’inventer.
Et si le naturalisme qui découle de l’idée de nature est bien un des mouvements qui nous a conduits
à engendrer cet effondrement du vivant, je m’attache à comprendre la nature, le monde, l’univers comme un tout, où rien ne se différencie sur le plan de la hiérarchisation des formes. Si nous nous sommes séparés intentionnellement du vivant et de la matière, je crois qu’il faut maintenant faire preuve d’humilité et nous rassembler. Nous savons bien que physiquement tout est fait des mêmes élémentaires. Plasma, gaz, liquide, solide, métal, minéral, végétal, animal, la seule chose qui varie c’est l’intensité du chaos. Et à tous les niveaux, de l’atome à l’humain, à mesure que chaque histoire se poursuit au fil du temps, elle enregistre un nombre croissant de phénomènes dus au hasard. Certains de ces accidents se figent et deviennent des règles pour le futur, du moins pour une certaine partie de l’Univers.

Univers, monde, nature.

Par Murray Gell-Mann avec le Quark et le Jaguar, Ivan Illich avec la convivialité, toute sa foi et son incroyable profondeur, François Flahaut avec le sentiment d’exister qui m’a conduit au paradoxe de Robinson, par Descola, Coccia, Thoreau, par Goethe, par Eckhart Tolle, Burensteinas, mon amour prend le pas sur la pensée.
Et si mes films parlent peu en général, c’est que je m’adresse au corps tout entier. Je me préoccupe davantage du bien qu’ils peuvent faire à ceux qui les voient, qui les traversent plutôt que de la forme extérieure spectaculaire, qui répondrait à un contrat contemporain où la nouveauté et l’intéressant viendraient occuper la bienséance et conforter ce qui
se sait déjà. Je ne préfère pas dire encore et encore
que tout va mal. Je n’arrive pas à croire que tout le monde ne le sait pas. Et savoir, cela n’empêche pas
de ne pas vouloir voir, et ça aussi, cela se sait.


Est-ce qu’il y a besoin de chiffres, de statistiques,
de preuves encore ? N’est-ce pas ridicule de faire de la situation un spectacle, où assis, nous regardons défiler le récit de la catastrophe ? Ce vertige ne nous aide pas je crois. Les constats et leur documentation ce sont les armes pour combattre ceux qui continuent à brûler le futur de l’humanité dans le monde légal.
Ils sont terriblement nombreux. Mais en nous, que faut-il nourrir pour changer et vivre dans un monde abîmé ? Je ne sais pas. Je crois qu’il faut beaucoup d’humilité. Il faut accepter que chacun puisse faire son chemin à la vitesse qu’il peut, parce que si pour certains le changement est évident, si la sobriété est facile, pour d’autres il y a beaucoup de peur, tellement que ce désir n’arrive pas à trouver de place.

Je me demande ce qu’est le bonheur.
Je me demande si ce n’est pas tout simplement un état de non-pression, un état d’absolue liberté où rien ne nous enchaîne ni ne nous entrave et donc nous empêche d’être. Un état où l’on ne gagne rien ni ne perd rien. Un état où l’on n’est plus séparé du reste de l’univers, un état d’immobilité, de silence, dans un éternel moment présent.


Il faudrait vouloir le bonheur de tout.
Le vouloir si sincèrement, qu’à chaque fois qu’il est nécessaire de faire attention, cela ne soit pas un effort qu’il faille produire, mais que l’on ressente la douce joie de participer. Celle qui fait que quand quelque chose n’est pas facile, on arrive à trouver de la force avec le sourire.
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